NOTRE CRITIQUEGrande Ourse : la clé des possiblesvu et commenté par Antoine Godin 27-03-2009 | 05h00
Le film reprend l’idée de base et le personnage principal de la télé-série Grande Ourse. Cette fois, le sorcier Louis-Bernard Lapointe (Marc Messier) se voit obligé de partir à la recherche de la «clé des possibles» qui donne accès aux mondes parallèles. Les auteurs semblent avoir recherché l’équilibre et la simplicité à tous les niveaux, créant ainsi une œuvre cohérente et accessible. Loin de toute visée prosélytique (à l’inverse par exemple de la scientologie dans certains films), l’occultisme sert ici surtout de moteur d’action à un récit fantastique qui demeure toujours ancré dans le réel. On prend soin d’éviter toute confusion dans le temps, l’espace et la conscience. Sur le plan formel, ce n’est pas non plus la voie exploratoire qui domine autant que le désir de faire rêver le spectateur. Et malgré ses allures greco-tragiques, loin s’en faut pour que tout se termine comme chez les héros de l’Antiquité. Les auteurs voulaient raconter une belle histoire, transmettre une morale édifiante et ils sont parvenus à atteindre les objectifs fixés. La «clé des possibles» fait d’abord et avant tout référence au destin de Lapointe – écartelé entre libre arbitre et fatalité -, mais aussi à l’existence de «mondes» ou de dimensions possibles. L’une de ces dimensions est un certain monde parallèle, celui où voyage le sorcier et les autres voyants en état de transe; cependant que les auteurs ont su donner encore plus d’épaisseur au récit en exploitant une autre dimension symbolique : celle de l’eau en opposition à la terre.
La terre, c’est le monde statique des choses finies, du particulier, des objets déterminés et de leurs rapports rigides que l’être humain se croit capable de comprendre a priori, tandis que le monde dynamique de l’eau renvoie à l’infini, à l’universel, à la fluidité et à l’indéterminé, donc à tout ce qui est «possible». Ce n’est pas pour rien que le premier plan-séquence du film est présenté comme vu par un esprit planant au-dessus des eaux, qui se déplace vers une maison sur pilotis. Autre zone d’indétermination entre deux mondes : nous sommes au crépuscule, entre le jour et la nuit. Cette maison, donc, fait le pont entre les deux univers puisqu’elle se situe près de la berge, à la frontière de l’eau et de la terre. Il ne s’agit pas d’un hasard, car ce lieu abrite ce qu’on appelle une «médium». Cette dimension foisonnante de la symbolique aquatique, les auteurs en font usage tout au long du film. Ainsi, surpris par une pluie surnaturelle abondante, le sorcier Louis-Bernard Lapointe reçoit une vision fragmentaire, son corps imbibé percevant de sibyllines informations parvenues de réalités suprasensibles. Les médiums voyagent en transe alors que leur corps vulnérable baigne dans l’eau, entre la vie et la mort. L’eau c’est la naissance, mais c’est aussi la mort. Les indices, quant à eux, se retrouvent dans un lieu situé en bordure d’une rivière, comme si on les arrachait au cours du destin qui réussissait tout de même à en emporter quelques morceaux dans son flot. Il faut donc quelque don de discernement et d’intuition pour en saisir le sens. Enfin, les allusions au dieu Neptune et au Styx (le fleuve de la mort) dans l’histoire viennent confirmer l’importance accordée à l’eau par les auteurs. Elle en devient pour ainsi dire un personnage. Ce cadre narratif très stimulant s’effondrerait s’il n’était supporté pas des acteurs capables d’incarner des personnages forts comme Marc Messier, Maude Guérin, Gabrielle Lazure, Frédéric Gilles, Monique Mercure, Marie Tifo, Évelyne Brochu et même le tout jeune Vassili Schneider. Tout le monde joue tellement bien qu’on ne peut pas croire à une erreur dans l’interprétation naïve du couple un peu niais d’Émile Biron (Normand Daneau) et de Gastonne Béliveau (Fanny Mallette). Était-ce pour aérer le jeu, laisser le spectateur respirer ou créer un effet de décalage supplémentaire? Certainement, par sa simplicité, ce couple sert à la fois d’opposé et de complément aux autres couples plus compliqués, mais fallait-il que les personnages soient naïfs à ce point? Il y a quelque chose qui détonne trop, à la limite de la rupture de ton. Sur le ton, justement, les auteurs ont su intégrer des éléments comiques. Dans le monde parallèle principal où évolue le sorcier Lapointe, la mode semble tout droit sortie de l’Écume des jours de Boris Vian avec ses tons limes, ses pantalons vermeils et ses souliers jaunes, donnant ainsi le prétexte à quelques répliques humoristiques. Le mystérieux professeur conférencier en fauteuil roulant, sorte de croisement entre le savant Charles Darwin, le génie Stephen Hawkins et le flamboyant Michel Foucault, porte le nom évocateur de… Charles Foucault! Mais essentiellement, arrivons-y, quelle est l’histoire du film? Au travers de ces mondes parallèles et de ces péripéties, Grande Ourse raconte une grande histoire d’amitié et trois histoires d’amour prises à des points différents. Le télescopage des temps et des espaces permet de multiplier les possibilités et bien sûr d’augmenter la densité du récit. Bref, aventure, magie, destin, humour, amitié, amour et même morale, voilà un film fantastique réussi qui a tout pour plaire. |