Les deux plus vieilles prostituées d'Amsterdam

Les deux plus vieilles prostituées d'Amsterdam

Les soeurs Fokkens: Martine (à gauche) et Louise (à droite) | Photo AFP 

Jan Hennop / Agence France-Presse

Dernière mise à jour: 12-12-2012 | 11h25

AMSTERDAM - À leur aise dans leurs santiags en simili cuir rouge, Louise et Martine Fokkens, des sœurs jumelles de 70 ans parcourent crânement le quartier et répondent gaiement aux demandes d'autographes.

Toutes de rouge vêtues, un foulard aux couleurs du drapeau des États-Unis enroulé autour du cou, elles détonnent dans un quartier où les autres prostituées, à demi dévêtues, aguichent les passants depuis leurs «fenêtres».

Jeunes et plus âgés se pressent pour adresser un mot à Martine et à Louise, sous le regard curieux des nombreux touristes venus visiter le célèbre quartier.

«Regardez, ce sont les «Ouwehoeren» ("vieilles putes" en néerlandais)», s'exclame Koen Booij, 19 ans, interpellant les jumelles par leur surnom.

Le jeune homme s'approche de Martine, qui lui signe un autographe sur une carte promouvant le dernier livre écrit par les soeurs Fokkens sur les coulisses du quartier chaud, où elles ont travaillé pendant 50 longues années.

«Nous avons couché avec plus d'hommes que vous ne pourriez compter», s'exclame Louise, échangeant un regard avec sa sœur: «nous nous sommes bien amusées avec les hommes», assurent-elles à l'AFP, dans un éclat de rire bruyant.

 

De vraies célébrités

Photo AFP
Les soeurs Fokkens signent des autographes à Amsterdam
Martine et Louise sont devenues célèbres avec un documentaire titré Ouwehoeren acclamé en 2011 au Festival du Film documentaire d'Amsterdam.

Deux livres ont suivi, dont le premier Meet the Fokkens a été traduit en sept langues, selon l'éditeur Bertram en De Leeuw.

Environ 70 000 exemplaires des deux livres ont déjà été vendues aux Pays-Bas, ce qui les place sur la liste des best-sellers, selon leur éditeur.

Dans cette ville marchande où, dès le XVe siècle, de nombreuses femmes vendaient leurs corps aux marins de passage, les sœurs Fokkens ont tout vu, ou presque.

Entre 5000 et 8000 personnes travaillent dans le domaine de l'amour tarifé à Amsterdam, selon la porte-parole de la municipalité.

«Des pères amenant leurs fils pour leur première fois aux clients aux goûts plus... particuliers, nous avons tout eu», affirme Martine, assise, l'air nonchalant, sur le lit installé à l'arrière de sa «fenêtre», l'une des 370 du quartier, située dans la rue Oude Nieuw, une petite allée qui se teint de couleur rouge néon à mesure que le soleil descend sur la ville.

Depuis deux ans, Louise a rangé porte-jarretelles et autres sex-toys au placard.

 

L'arthrite l'empêche de se mettre dans «toutes ces positions sexuelles»

Atteinte d'arthrite, elle ne peut plus lever la jambe et se mettre dans «toutes ces positions sexuelles».

Spécialisée dans le bondage (pratique sexuelle qui consiste à attacher son partenaire) pour les hommes âgés, sa sœur Martine travaille encore deux à trois jours par semaine car la pension qu'elle perçoit de l’État néerlandais ne lui suffit pas pour vivre, selon les jumelles.

 

«Les sentiments humains ont déserté le quartier»

Début octobre, les sœurs jumelles sont devenues des collaboratrices régulières de l'émission Spuiten en slikken (littéralement «se piquer et avaler» en néerlandais) spécialisée dans la drogue et le sexe, où elles répondent aux questions des téléspectateurs.

«Je les ai vues à la télévision», explique Koen Booij, qui attend toujours son tour pour pouvoir être pris en photo avec les deux sœurs: «je pense qu'elles sont fantastiques, elles répondent aux questions auxquelles nos parents ne peuvent répondre».

Photo AFP
Martine Fokkens pose dans sa «fenêtre» d'Amsterdam
Tout en demandant à un journaliste de l'AFP de prendre une photo d'elle en compagnie de Martine et Louise, Jeanine, 20 ans, qui refuse de donner son nom, assure que les jumelles sont «une référence»: «elles expliquent aux hommes comment traiter les femmes de manière correcte».

Après 50 ans de prostitution dans un pays qui a légalisé la prostitution en 2000, les deux arrière-grand-mères, qui ont à elles deux sept enfants, 12 petits-enfants et 5 arrière petits-enfants, sont surprises de la réaction du public à leur histoire.

 

«Nous n'avions pas d'argent»

Si les médias donnent d'elles l'image de deux grands-mères excentriques tombées un peu par hasard dans l'industrie du sexe, la douleur et la souffrance ne sont jamais loin.

«Nous n'avions pas d'argent», raconte Louise, dont les traits se durcissent sous la folle aura de cheveux blancs.

Son mari lui a ordonné d'aller travailler «pour deux ans»: «je ne savais pas de quel genre de travail il parlait et maintenant, cela fait 50 ans».

«Au début, c'était très difficile», assurent également les sœurs. Vous devez éteindre votre cerveau. Au cours des dernières années, cela allait un peu mieux», ajoutent Louise et Martine.

La violence du milieu et l'exploitation les ont poussées à se mettre à leur compte et à fonder le premier syndicat de prostituées du pays, appelé «la petite lumière rouge».

 

Elles ne regrettent rien

Pourtant, les sœurs Fokkens assurent ne rien regretter «sauf les changements dans le quartier»: «il n'y a plus de code d'honneur passant d'une génération de filles à une autre», disent-elles, le dégoût s'inscrivant sur leurs visages marqués par le passage du temps.

«Aujourd'hui, les filles ne portent presque aucun vêtement. Elles vendent et prennent de la drogue», affirme Louise, selon qui le crime organisé règne désormais en maître absolu dans le quartier.

«Tout est lié à l'argent et au crime, aucune prostituée digne de ce nom ne prendrait de la drogue».

«Dans le temps, les filles prenaient soin les unes des autres. Ce n'est plus le cas et les sentiments humains ont déserté le quartier rouge depuis longtemps», soulignent les jumelles, fières de leur célébrité, tout en repartant d'un pas vif signer des autographes.

 


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