Alain McKenna
Canoë

Une Cité de la réalité virtuelle à Montréal? Pas si vite!

Quelle croissance pour la réalité virtuelle et augmentée?

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Alain McKenna

Le Bureau du cinéma et de la télévision du Québec (BCTQ) souhaite la création d'un pôle technologique montréalais centré sur la réalité augmentée et la réalité virtuelle. L'ingrédient central de cette recette? Des incitatifs fiscaux pour investisseurs étrangers. C'est tellement simple... Mais est-ce vraiment une bonne idée?

Pas si sûr. Car l'argumentaire du BCTQ repose sur une étude, commandée en novembre dernier à l'agence Elevado Media, située à Beverly Hills. L'étude en question évalue à 120 milliards de dollars US la valeur totale du marché de ces réalités mixtes, en 2020. Pas si mal comme croissance, pour une industrie ayant généré 660 millions de dollars en 2015: du 200 pour un!

Elevado Media estime par ailleurs qu'à l'heure actuelle, l'éparpillement des différents acteurs de ce créneau en pleine émergence pave la voie à la création d'un lieu de convergence, d'un point d'ancrage, pour cette industrie.

Du 200 pour un, vraiment?

Vu la place du Québec dans le jeu vidéo et dans la production et la postproduction audiovisuelle, c'est donc une suite logique que de lorgner de ce côté, conclut le BCTQ. Et en effet, vu les chiffres avancés, c'est alléchant.

Sauf que le hic, il est là. La statistique avancée par Elevado Media provient de Digi-Capital, l'agence qui évalue le mélange de VR et d'AR à 120 milliards $ dans 5 ans. Digi-Capital est une agence dont le mandat est, essentiellement, de faire la promotion de cette technologie émergente. Lisez un peu le résumé de leur analyse du marché: «étude annuelle de l'internet mobile, des applications, du commerce mobile, de la publicité mobile (...) et de la technologie portable. Inclut des prévisions de revenus, des comparaisons de capitalisation boursière et privée, des analyses de boutiques d'applications et une analyse des licornes mobiles.»

Une licorne, en jargon techno, est une startup dont la valeur présumée dépasse le milliard de dollars, moins de 3 ans après sa fondation. Inutile de dire que quiconque aurait pu prédire l'émergence explosive d'Uber, d'Airbnb, ou même pourquoi pas, de Google ou de Facebook, dans leurs premiers mois d'existence, serait aujourd'hui qualifié d'oracle des nouvelles technologies!

Donc, cette statistique est plutôt optimiste. Surtout si on la compare à celle tirée d'une étude similaire, publiée le mois dernier par SuperData Research, régulièrement citée dans les médias d'affaires nord-américains, qui prédit un marché de 12,3 milliards en 2018, le plus loin dans le futur où elle ose s'avancer sur le sujet.

Ce qui va se passer entre 2018 et 2020, je l'ignore. Mais ce marché ne va pas bondir soudainement de 900 %.

Stimuler la création d'entreprises d'ici

Les chercheurs de SuperData ajoutent que ce marché est concentré en Europe et en Asie, l'Amérique du Nord comptant pour 37 % du marché mondial.

Naturellement, ça ne signifie par qu'il n'y pas de potentiel pour un pôle technologique québécois dans ce créneau. Tout le monde s'entend pour voir dans la réalité virtuelle et la réalité augmentée une extension logique du jeu vidéo et de l'audiovisuel, où Montréal fait déjà office de poids lourd.

Mais avant d'offrir des milliards de dollars en fonds publics pour attirer des entreprises étrangères, il faudrait peut-être être plus réaliste sur le potentiel de ce marché.

Et tant qu'à y être, pourquoi ne pas considérer le développement d'entreprises de chez nous? Une industrie émergente est idéale pour faire éclore des PME et les transformer en géants internationaux. Une fois les multinationales établies, ça devient autrement plus difficile...

Bref, devrait-on créer un pôle de la réalité virtuelle et augmentée à Montréal à coups d'incitatifs fiscaux? Sans doute, mais s'il y a une leçon que l'aventure du jeu vidéo nous a apprise, ces dix dernières années, c'est qu'il est peut-être mieux de privilégier une expertise locale et plus durable, plutôt que d'avoir à jouer du coude pour séduire des sociétés étrangères qui ne tarderont pas à déménager dès lors qu'une autre métropole ailleurs au Canada ou dans le monde décidera de surenchérir...



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