Les gros arbres sont en ville

L'Erreur boréale - Les gros arbres sont en ville

Richard Desjardins

Il n’y aura jamais qu’une seule façon de faire de la bonne foresterie: par la coupe sélective. Jusqu’en 1970, c’est ainsi que ça se faisait. D’abord, on ne bûchait que l’hiver, sur un sol gelé.

Cette pratique faisait en sorte que quand les bûcherons laissaient le parterre de coupe au printemps, toute la régénération demeurait intacte. On n’avait pas besoin de planter.

En 1940, il était interdit de couper un arbre plus petit que huit pouces. Aujourd’hui, on est tout content de trouver un arbre de cette dimension. Comme disait le bonhomme: «Aujourd’hui, si tu veux voir un gros arbre, faut que t’ailles en ville.»

L’introduction de la machinerie lourde sur les sols nordiques minces et déjà gorgés d’eau fut une erreur colossale.

En un seul avant-midi, la machine pouvait, certes, abattre autant d’arbres qu’un bûcheron durant tout l’hiver mais elle déchire le sol, écrase les petits arbres, fait remonter les nappes phréatiques à la surface et creuse des ornières où rien ne repoussera. Une forêt de fardoches et de framboisiers s’ensuit.

C’est pour ça qu’on a introduit les plantations, pour essayer de compenser les dommages causés par les abatteuses.

Dans la forêt, tout est relié. Du champignon microscopique jusqu’au grand pin blanc, de l’humble bactérie à l’orignal, tout fonctionne ensemble. Alors, imaginez toutes les conséquences que ce type de foresterie occasionne à la faune et à la flore.

En plus du 45 litres d’huile que la machine vidange régulièrement en pleine nature… autre scandale.

La forêt de l’Aigle

La bonne foresterie existe. Allez faire un tour dans la forêt de l’Aigle près de Maniwaki. Cette forêt a échappé aux compagnies lors du partage du territoire forestier en 1987.

Une corporation sans but lucratif, dont font partie les Algonquins, la gère depuis. Elle dispose d’un budget d’un million par année. On peut y faire du camping, de la chasse et de la pêche, des randonnées de toutes sortes et aussi de la foresterie mais par coupes sélectives.

Quand Marc Beaudoin et son équipe ont pris en main le destin de cette forêt de 140 kilomètres carrés, ils ont demandé au gouvernement combien de bois ils pouvaient couper par année sans dégrader la forêt. La quantité qu’on leur permettait de récolter leur parut suspecte. Trop élevée. L’équipe a décidé de faire sa propre analyse. En multipliant les prises d’échantillons de sa forêt, elle s’est aperçue que le gouvernement ne savait pas ce qu’il y avait dedans. Les erreurs de calcul variaient entre 30 et 70 pour cent selon les essences d’arbres. (C’est dire qu’il est plus que probable que l’ensemble de notre forêt soit ainsi surévalué.)

Sur un si petit territoire, la forêt de l’Aigle produit du gros bois qu’elle vend trois fois plus cher que sur le marché public. Un ingénieur et deux techniciens y travaillent à temps plein et le produit du bois rapporte autour du million par année. Ça, c’est de la foresterie. Et la forêt est de plus en plus belle.

Si elle avait été laissée aux compagnies, elle ne serait aujourd’hui qu’une lamentable patch à blanc comme on en voit tout autour d’elle.

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