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Sept jours dans la peau d'un Noir

«Je veux pas de trous dans les murs»
- le proprio

Stéphane Alarie - Journal de Montréal
06/10/2003 10h11 

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Le rendez-vous pour la visite de l’appartement avait été fixé à 11 h.

Il y avait déjà plus de cinq minutes que j’attendais, sous l’œil intrigué du vieux voisin d’en face, quand la BMW du proprio a débouché au coin d’une courte rue de Saint-Léonard.

Avant même qu’il gare sa voiture dans l’entrée de garage du duplex — identique à tous les autres sur la rue —, on pouvait apercevoir sa grimace. La moue de sa conjointe assise à ses côtés était tout aussi expressive. Ils ne s’attendaient pas à voir un Noir. Ça paraissait évident.

C’est ma collègue Brigitte McCann, avec sa voix à l’accent québécois de souche, qui avait fait le contact téléphonique.

Quand il débarque de derrière son volant, je me risque donc:

— Bonjour! Mon épouse vous a appelé pour le logement…
— Ben, c’est vous ou c’est elle? m’interrompt d’un grognement le propriétaire.
— Euh… c’est elle qui a appelé, c’est moi qui visite et on va rester les deux dedans, que je réponds, surpris par la question.

Visite expéditive

C’est à peine si l’homme, que je devine rébarbatif, et résigné, me jette un œil en allant vers la porte pour la déverrouiller.

La visite sera d’ailleurs expéditive.

«Ça, c’est la chambre… Ça, c’est le salon… Ça, c’est l’autre chambre… Là, c’est la cuisine…», égrène le propriétaire en arpentant rapidement le couloir du rez-de-chaussée.

Je me montre néanmoins intéressé par l’appartement, et l’homme me sert aussitôt des mises en garde.

— C’est toute rénové, là… Je veux pas de chicane, pis je veux pas de trous dans les murs.

Non mais, est-ce que j’ai vraiment une gueule à tout casser? Je me retiens de lui poser la question…

— Si vous êtes intéressé, vous rappellerez, pis on va se parler. Je vais avoir besoin de beaucoup d’information sur vous.
— On a eu d’autres appels avant, croit alors utile de mentionner sa femme avant mon départ.

Me semble…

Phrases assassines

Au bout du compte, que ce soit lors de cette visite d’appartement ou de la douzaine d’autres effectuées sous mon maquillage de Noir, il n’y a pas eu de commentaires racistes ou franchement désobligeants.

Bon nombre de propriétaires et de concierges se sont même montrés plutôt plaisants.

Reste qu’en d’autres circonstances, un petit mot échappé prend des allures de phrases assassines.

Comme pour cette dame de l’est de la ville qui, après m’avoir fait voir un pitoyable quatre et demi «presque loué», me prévient qu’on fera enquête sur mon «application».

— Vous savez, on veut du bon monde, insistera-t-elle, avant de me saluer le plus gentiment du monde.

Curieusement, pareille précision ne sera pas servie à ma collègue qui visitera les lieux un quart d’heure plus tard.

Procédés douteux

Outre les inévitables et sans doute légitimes enquêtes de crédit, deux procédés ont par ailleurs retenu notre attention.

D’abord, ce discours qu’on nous a souvent servi du Premier arrivé, premier servi.

Comment savoir si celui qui a finalement obtenu l’appart était bien passé avant, que ce n’était pas qu’une façon de me mettre, le Noir, sur la voie d’évitement?

Aussi, certains propriétaires exigent désormais un dépôt de 100 $ lors d’une demande de bail. Si on l’obtient après étude de son dossier, la somme est retranchée du loyer du premier mois.

En cas de refus, on vous rembourse.

Mais si on accepte votre candidature et que vous avez trouvé ailleurs, envolé le beau billet brun.

Vérification faite auprès de la Régie du logement, une telle pratique est illégale.

Mais au-delà de la simple légalité, la manœuvre peut manifestement servir de «filtre».

Quand on sait qu’une étude du professeur James Torczyner (McGill) montre que 57% des Noirs à Montréal vivent une situation de pauvreté, on s’imagine le frein supplémentaire qu’un tel dépôt représente pour les gens de cette communauté.

C’est déjà loué!

Après le monde du travail, le logement demeure un des secteurs où la discrimination raciale suscite le plus de plaintes.

À la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse, on a ainsi dû analyser en moyenne 35 dossiers à ce seul chapitre au cours des deux dernières années.

C’est peu, au premier coup d’œil. Toutefois, l’organisme estime plutôt que ça dénote que le phénomène de la discrimination pour des motifs de race, de couleur ou d’origine ethnique est persistant.

En fait, on croit que s’il n’y a pas plus de plaintes, c’est parce que les gens sont tout simplement trop occupés à se trouver un appartement ou qu’ils se sont résignés à subir un tel traitement, indique Robert Sylvestre, de la direction des communications.

Il rappelle qu’une vaste étude de testing (des équipes de Noirs et de Blancs ont visité quelque 200 logis) menée en 1988 avait démontré qu’environ 30% des Noirs étaient victimes de discrimination.

Stratégies

Difficile d’avancer si la situation s’est améliorée ou pas aujourd’hui.

Cependant, à la faveur de la crise du logement, plusieurs propriétaires ont «raffiné» leur tactique.

On ne dit plus aussi nettement qu’auparavant et sans subtilité C’est déjà loué! pour écarter ceux qu’on juge indésirables.

Aussi, sans refuser le candidat noir, on lui fera sentir par de petites pointes qu’il n’est pas le bienvenu lors la visite. Ça suffit pour en décourager plusieurs.

«Il y a toutes sortes de stratégies. Encore aujourd’hui, il y a plein de propriétaires qui ont des préjugés. Les petits propriétaires surtout», constate la chercheuse Maryse Potvin, liée au Centre d’études ethniques des universités montréalaises.

«Ils craignent de ne pas s’entendre avec les locataires noirs à cause des différences culturelles. Ou ils présument qu’ils seront de mauvais payeurs. Certains ont fait de mauvaises expériences et tendent à généraliser», dit-elle.

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