Jeudi soir, 19 h 30. L'escouade antiémeute vient de disperser les quelques centaines de manifestants anticapitalistes qui tentaient de perturber le traditionnel cocktail d'ouverture du Grand Prix du Canada, qui avait lieu dans le quartier Griffintown.
Comme c'est souvent le cas après une dispersion du genre, les manifestants n'ont pas envie de rentrer chez eux. Ce qu'ils veulent, c'est crier des slogans. C'est prendre possession de la rue. C'est déranger, d'une certaine façon.
Ce moment précis marque généralement le début du jeu du chat et de la souris entre les protestataires et les forces de l'ordre.
C'est donc parce que j'ai participé à ce jeu très essoufflant que j'ai abouti sans trop savoir comment au fond d'une ruelle du centre-ville.
Sur place, un suspect est agenouillé au sol, entouré de quelques policiers qui s'affairent - très calmement - à l'identifier.
La scène est filmée par deux ou trois caméramans pendant que moi, je cherche désespérément mon souffle en respirant frénétiquement dans un sac de papier brun.
Malgré le contexte, l'ambiance est étonnamment détendue. Mais ça, c'était avant que le Grand Justicier arrive de nulle part pour interrompre ce petit moment semi-paisible.
Le gars devait avoir une vingtaine d'années. Un p'tit look intello, l'air cultivé. Avec la face d'un gars qui n'a jamais tort, même quand il n'a pas raison.
Mais le gars, il ne parlait pas aux policiers, non. Il leur criait après (sûrement parce que les maudits policiers, c'est juste comme ça que ça comprend...)
- UN AN AUJOURD'HUI! ÇA FAIT UN AN AUJOURD'HUI QUE VOUS AVEZ TUÉ PATRICK LIMOGES! UN HOMME INNOCENT! PIS LÀ? ALLEZ-VOUS NOUS TIRER DESSUS? QU'EST-CE QUE VOUS ATTENDEZ POUR NOUS DESCENDRE? HEIN? UN AN AUJOURD'HUI! (...)
L'histoire à laquelle faisait référence ce gars-là, il faut savoir que je l'ai couverte de A à Z l'été dernier.
En résumé, les policiers ont ouvert le feu sur un itinérant qui se ruait vers eux armé d'un couteau. Sentant sa vie menacée, au moins un policier a ouvert le feu sur le sans-abri, Mario Hamel.
À une cinquantaine de mètres de là, DERRIÈRE LES POLICIERS, Patrick Limoges se rendait au boulot, à l'hôpital Saint-Luc, comme à tous les matins.
Ce matin-là, Patrick Limoges a été l'homme le plus malchanceux de la planète.
Ce matin-là, Patrick Limoges se trouvait à un endroit bien précis, à une heure bien précise, de sorte qu'il a été atteint à la nuque par ce qui serait, selon toute vraisemblance, un fragment de balle.
Ce matin-là, la balle, originalement destinée à Mario Hamel se serait fragmentée en sortant du canon du revolver. L'un des morceaux aurait ricoché sur un objet fixe - un poteau, un parcomètre, un mur - pour ensuite bifurquer à presque 180 degrés et filer vers la nuque de Patrick Limoges.
Ce matin-là, Patrick Limoges n'aurait jamais dû mourir. Surtout pas aussi bêtement: c'est ce que j'ai essayé de faire comprendre jeudi soir au Grand Justicier qui narguait les policiers dans le fond de la ruelle.
À voir sa réaction, j'ai compris qu'à l'instar de plusieurs personnes, il ignorait ce «léger» détail de l'histoire.
Flic-porc-assassin? Non, pas du tout.
Je n'ai aucune étude pour prouver mes dires, mais je suis convaincu qu'aucun policier ne se lève le matin avec l'intention d'aller abattre quelqu'un durant son quart de travail. Même s'il s'appelle Patrick Limoges.
Devant cet argument, mon Grand Justicier (qui a toujours raison et jamais tort) m'a fait remarquer qu'à Londres, ce drame-là n'aurait jamais eu lieu.
Parce qu'à Londres, semble-t-il, les policiers n'ont pas d'arme à feu sur eux, sauf pour ceux qui font partie des unités spéciales.
Eh bien.
Même sans arme, il semble que les policiers londoniens peuvent enlever la vie. À preuve, l'un d'eux a réussi à tuer un parfait innocent en 2009, en marge d'une manifestation du G20.
La victime, Ian Tomlinson, était un simple vendeur de journaux dont le seul crime aura été de se trouver à la mauvaise place au mauvais moment.
Le jeune homme est mort des suites des blessures qu'il a subies lorsqu'il a été poussé brutalement au sol par un policier (non armé, faut-il le préciser) et ce, sans raison apparente.
Mon cher Grand Justicier, si tu as eu une pensée pour Patrick Limoges le 7 juin, sache que j'en aurai une pour toi le 20 juin, date de l'ouverture du procès pour homicide du policier (non armé) qui a causé la mort de Ian Tomlinson.